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L’entretien cognitif : retrouver la mémoire du crime ?

De nombreuses études expérimentales soulignent les carences des enquêteurs dans l’audition des témoins, quel que soit le pays où ils officient. Généralement, ils proposent au témoin de raconter les faits à l’aide d’une question ouverte (« alors, dites-moi ce qu’il s’est passé »). Le déposant débute son récit et, rapidement, l’enquêteur l’interrompt afin de poser de très nombreuses questions (Fisher et al., 1987; George, 1991; Ginet et Py, 2001). Cette manière de procéder entrave la collecte de l’information que recherche pourtant le policier (Lipton, 1977; Stern, 1902; Whipple, 1913). Une étude réalisée par Fisher, Geiselman et Amador (1989) montre à quel point la méthode traditionnelle inhibe le témoin et affaiblit l’enquête. Ils ont formé des détectives de la division des cambriolages d’un département de police à l’entretien cognitif, tout en corrigeant leurs erreurs en matière de conduite de l’audition. Comparativement à certains de leurs collègues non formés, ces enquêteurs ont recueilli 60 % d’informations supplémentaires, sans augmenter la durée des auditions. Globalement, ils ont élucidé davantage de faits criminels.
L’enquêteur doit envisager l’entretien cognitif comme un outil destiné à aider les témoins dans leur recherche de l’information critique. Cette technique va lui permettre : 1) d’obtenir des récits plus complets et plus exacts qu’avec des méthodes d’audition traditionnelles, 2) de diminuer sensiblement son volume de questions, et 3) de réduire de façon importante les biais communicationnels et les influences inconscientes nuisibles à la résolution d’une affaire criminelle.
La théorie de l’encodage spécifique (Tulving et Thomson, 1973) stipule que la remémoration dépend de la similarité entre les situations d’encodage (par exemple, un événement criminel) et de récupération (par exemple, l’audition). Lors d’une scène critique, le témoin mémorise les informations les plus importantes (c.-à-d. celles qui sont recherchées par les enquêteurs), mais aussi les très nombreuses informations concernant l’environnement, ses états mentaux et physiques, c’est-à-dire des éléments peu ou pas utiles à l’enquête en cours. Or, ce sont ces informations contextuelles qui vont aider à la récupération de l’information critique (Flexter et Tulving, 1978; Tulving et Thomson, 1973), et la qualité du rappel croît proportionnellement au nombre d’éléments contextuels présents au moment de l’encodage et que l’on instille lors de la phase d’audition.
Deux des consignes originales de l’entretien cognitif ont pour objectif d’augmenter la similarité entre les situations d’encodage et de récupération. La première, appelée consigne d’hypermnésie, incite le témoin à rapporter toutes les informations qui lui viennent à l’esprit sans se censurer, y compris celles qui lui semblent peu importantes ou celles dont il n’est pas certain. La dernière partie de cette mnémotechnie génère parfois une certaine méfiance de la part des professionnels de la justice puisque le témoin est invité à rapporter les éléments dont il n’est pas sûr. Or, ceux-ci peuvent conduire les enquêteurs sur de fausses pistes. Mais l’on doit garder à l’esprit qu’il n’existe qu’un faible lien entre la certitude affichée par un individu et l’exactitude de sa déclaration (Gwyer et Clifford, 1997). En d’autres termes, un témoin peut déclarer n’être pas certain de l’information qu’il rapporte alors que cette dernière est pourtant exacte. Et inversement, une grande certitude affichée quant à l’information qui vient d’être livrée ne garantit nullement sa véracité1.
La deuxième consigne issue du principe de l’encodage spécifique est la consigne de remise en contexte mentale. Considérée comme la stratégie la plus efficace de l’entretien cognitif (Memon et Bull, 1991), elle incite le témoin à repenser aux éléments environnementaux, physiques, émotionnels et humoraux présents lors de l’encodage.
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